Article : Quelle crise? Le journalisme n’est pas juste pour les journalistes et les politiques publiques ne sont pas juste pour les mordus!

February 9, 2012 in discussion

 

 

 

Je trouve que le terme ‘crise’ est sur-utilisé. C’est néanmoins le terme le plus approprié pour notre conférence intitulé ‘Stratégies publiques pour le journalisme dans l’environnement médiatique canadien : débats, diversité et financement’. J’entends déjà mon ami Michel me dire (alors qu’il me regarde à travers son verre de bière), ‘il faudrait définir le mot ‘crise’. Dans le langage usuel une ‘crise’ c’est le moment auquel un problème émerge et doit être immédiatement réglé, comme la ‘crise économique’ ou la ‘crise du journalisme’, deux crises qui ne sont d’ailleurs pas étrangères l’une à l’autre. Cela suggère, à mes yeux, quelque chose d’imprévisible, un accident: le problème nous est tombé dessus de nulle part et nous devons immédiatement le régler. ‘Oh non, nos lecteurs ne s’abonnent plus à notre média!’ ‘Oh non, nous perdons nos revenus de publicité!’ ‘Oh non, l’Internet remet notre modèle d’affaires en question!’ ‘Oh non, nous n’avons plus les moyens de financer notre système de radiodiffusion publique!’ Le dictionnaire Merriam-Webster définit une crise comme ‘un temps instable et crucial… où un changement décisif est imminent’. Les théoriciens culturels et politiques perçoivent la crise comme le produit des contradictions structurelles révélées. Je crois que les deux définitions mentionnées ci-haut se complètent.

La situation est critique pour le journalisme au Canada. Nous avons atteint le moment où les problèmes dont plusieurs d’entrent nous parlent dans les cercles de journalistes, activistes et universitaires depuis plusieurs décennies, s’immiscent dans les conversations de tous les jours, grâce, entre autres et en grande partie, à l’économie et au choc technologique. Sommes-nous vraiment surpris que le public ne se sente pas particulièrement bien servi par le journalisme traditionnel et qu’il cherche d’autres options disponibles? Bien sûr, pour certains individus les conséquences sont pénibles. Des gens compétents perdent leur emploi alors quils ne sont pas du tout responsables de ce qui se passe! Mais je crois que cette tragédie serait encore pire si nous ne profitons pas de la remise en question qu’elle nous impose. Cette conférence est un outil par lequel nous voulons justement profiter au maximum de cette occasion.

Ce moment est le résultat d’échecs systémiques, dans les organisations journalistiques et les gouvernements qui ont formé l’environnement dans lequel ils opèrent. Alors qu’il y a une myriade d’angles sous lesquels nous pouvons analyser ces échecs, je le fais sous l’angle du journalisme et de la démocratie. Je crois que les difficultés auxquelles fait face le journalisme aujourd’hui est principalement lié à un problème de crédibilité. Il m’apparaît qu’au moins en partie le journalisme traditionnel canadien et international a perdu énormément de crédibilité parce qu’il a négligé son rôle social. La liberté journalistique qui existe au Canada n’est pas là pour protéger les journalistes ou les organisations journalistiques; elle est présente pour protéger le droit des citoyens à l’information. Le journalisme est un outil démocratique et non une fin en soi.

Il en a toujours été ainsi…Vraiment?

Récemment, je participais à une conférence de l’historienne des médias Lisa Gitelman. Elle ne parlait pas du journalisme, mais un des thèmes qu’elle a abordés est très utile pour mettre en perspective notre conférence. Gitelman nous rappelle que les problèmes et défis que nous croyons nouveaux ne le sont pas vraiment. Sa présentation mettait l’accent sur les possibilités et défis que la reproduction de documents pose pour les publications universitaires et elle utilisait la situation des technologies mécaniques du 20ème siècle pour nous faire réfléchir sur les technologies numériques du début du 21ème siècle. De la même façon, notre conférence se veut un moyen pour ceux qui s’intéressent au journalisme et à la démocratie au Canada d’évaluer jusqu’à quel point nous nous attaquons à une problématique déjà connue.

Des exemples? Que pensez-vous du contenu hautement commercial provenant au Canada des États-Unis sans censure ni entraves? Que pensez-vous de la commission Aird  formée en 1928 pour faire enquête sur la nouvelle industrie du système de radiodiffusion et recommander des politiques? Que pensez-vous de la relation entre le système de radiodiffusion Canadienne et la culture depuis? Et que pensez vous des initiatives dirigées par le groupe de travail Caplan-Sauvageau sur la politique de la radiodiffusion en 1986, et plus récemment par le Comité permanent du patrimoine canadien (2003) sur la concentration de la propriété et ses implications pour la démocratie? Une chaîne de commissions et de comités, incluant : Davey (1970), Kent (1981) et le Comité sénatorial permanent des transports et des communications (2006) ont émergés depuis.

Ce qui ne signifie pas que ces comités n’ont pas soulevé des considérations particulières liées aux changements économiques et aux conditions technologiques de leur temps. Je suggère cependant qu’il est grandement temps de considérer combien de leurs préoccupations demeurent pertinentes pour nous. Je suggère la possibilité de voir en ces recommandations une conception évolutive de la démocratie Canadienne et du rôle des nouveaux médias. Lorsque Marc Raboy a écrit l’histoire des politiques de radiodiffusion canadienne il y a 20 ans, il a choisi le titre “Occasions manqués“. Le moment historique que nous vivons nous offre non seulement l’occasion de démocratiser les médias de l’information dans notre pays, mais également les outils pour y parvenir. Beaucoup a été dit sur le pouvoir démocratique des médias sociaux et du web. On les a même dit responsables des élections de Barak Obama, du coulage de vérités cachées, et, sans aucun doutes, de la crise arabe. Je crois qu’il y a de grands dangers à attribuer plus de crédit qu’il n’en faut aux technologies. Je crois également que la rapidité d’échange d’information rend plus grande la possibilité de saisir le moment.

Pourquoi une conférence?

Je connais un certain nombre de mes amis journalistes qui lèvent les yeux au ciel lorsqu’ils pensent à une nouvelle conférence sur l’avenir du journalisme. “Bla, bla, bla… vous, les universitaires, vous  continuez à parler du journalisme pendant que nous nous travaillons sur le terrain.” Oui c’est vrai, mes collègues et moi qui organisons cette conférence sommes des universitaires, mais nous ne vivons pas et ne travaillons pas dans une tour d’ivoire. Nous avons déjà été des journalistes et nous sommes des citoyens. Nous étudions le monde réel parce que nous pensons qu’il est possible d’en faire un meilleur endroit où vivre. Mes propres recherches portent surtout sur les normes journalistiques, c’est-à-dire, les idéaux auxquels nous aspirons en tant que journalistes. Je me concentre sur le rôle du journalisme dans une démocratie, car je crois que ce rôle est fondamental. Je crois cependant que toutes les normes, y compris les normes journalistiques, évoluent.

L’un des avantages de faire des études supérieures à un âge mûr est le fait que cela m’a obligée à réviser de nombreuses idées que j’ai tenues pour acquises. J’ai récemment eu à revenir en arrière et relire Kant, dont je n’avais pas relu les œuvres depuis un cours d’introduction à la pensée politique donné par Phillip Hansen il y a 25 ans à l’Université de Regina. Kant laisse entendre que le dogme est dangereux parce qu’il empêche l’évolution des connaissances. Je pense que l’un des plus importants problèmes avec les organisations journalistiques traditionnelles (et l’éducation) est qu’elles sont devenues, à bien des égards, dogmatiques. Nous avons transformé certaines idées qui ont émergé à la fin du 19e et au début du 20e siècle (comme celle de l’objectivité) en concepts fétiches. C’est un problème, car cette époque historique  est très différente de celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. En conséquence, certaines de nos idées quant aux normes journalistiques sont devenues stagnantes, ce qui pourrait avoir un effet néfaste sur la pertinence du journalisme professionnel.

Mes propos ici ne sont pas particulièrement renversants. Certains milieux académiques et journalistiques parlent de ce sujet depuis des décennies. Je recommande fortement le travail effectué dans ce domaine par des universitaires comme Jay Blumler et Michael Gurevitch, Clifford Christians, Robert HackettMargaret Scammell, et Stephen Ward. Les journalistes et les organisations pour lesquelles ils travaillent tentent bien sûr de s’adapter; ils font des essais avec les formats, les genres, et même parfois avec les aspects  fondamentaux du journalisme. Mais la question que je me pose est la suivante : à quelle fin ? Pourquoi est-ce important de sauver le journalisme professionnel ? Cette conférence est destinée à ceux d’entre nous qui croient que le journalisme a un rôle important à jouer pour aider les Canadiens à être des citoyens actifs. En nous réunissant au mois d’avril, nous pouvons commencer à identifier les politiques publiques qui peuvent protéger les pratiques existantes et émergentes qui visent cet objectif.

Pourquoi des politiques publiques?

La réponse est claire et simple: l’échec du marché. Les secteurs public et privé n’agissent pas avec les mêmes motifs. Je ne prétends pas que les organisations privées n’ont pas un rôle à jouer. Je crois simplement que nous devons veiller à ce qu’il y ait une place dans le

système médiatique canadien pour un journalisme ayant comme priorité les citoyens et non les consommateurs. Encore une fois, les travaux universitaires sur ce sujet sont nombreux. Voici quelques personnes dont j’admire le travail : Jay Blumler et James Curran (qui ont tous les deux contribué en 2010 à une édition spéciale de Journalism Studies, Stephen Coleman, Marc Raboy, Jay Rosen, et bien sûr de Jürgen Habermas. Un aspect clé est la diversité. Une démocratie en santé a besoin d’idées diverses. Un système médiatique en santé assure la diffusion de ces idées à grande échelle. Le journalisme professionnel peut encore faire partie de ce mouvement, mais il doit être repensé afin d’être efficace. Cette conférence s’inscrit dans le cadre d’un processus qui vise à identifier ce que le journalisme doit nous apporter comme citoyens et ce que nous devons faire pour l’obtenir. Le journalisme n’est pas réservé aux journalistes et l’élaboration de politiques n’est pas réservée aux mordus de politique.

C’est pourquoi nous nous adressons à vous. Comme je l’ai écrit plus haut,  nous vivons à une époque où de nombreuses nouvelles opportunités s’offrent à nous. OpenMedia.ca nous a montré au cours de la dernière année que les citoyens peuvent travailler ensemble pour changer la façon dont notre politique numérique est créée ici, au Canada. Encore une fois, l’élaboration de politiques ne se fait pas par accident mais par une chaîne de décisions. Nous vous demandons de faire partie d’une de ces chaînes. Aidez  à redessiner les éléments clés de notre système médiatique: les politiques que nous avons mis en place pour soutenir le journalisme. Nous avons besoin de personnes provenant de différents milieux professionnels, de différentes régions du pays, de différents groupes d’âge, de différentes origines ethniques, de différents milieux économiques et qui parlent des langues différentes.

La rencontre…Vous pouvez vous inscrire maintenant

Dès le départ, nous avons travaillé avec l’idée que nous devions construire un réseau de réseaux. Ce qui a commencé comme une simple idée présentée à mes amis s’est transformée pendant l’automne 2010 en véritable projet. Les premières ébauches du concept entourant cette conférence ont commencé à circuler parmi des journalistes, des universitaires et des militants, qui à leur tour ont suggéré une liste de noms de personnes qui pourraient être intéressées à prendre part à ce projet. C’est ainsi que s’est formé le comité organisateur. L’hiver dernier, un appel d’articles a été lancé partout au Canada et et ailleurs dans le monde. Au même moment, le comité organisateur a invité plus d’une douzaine d’universitaires, de journalistes (citoyens et professionnels) et de personnes qui manifestaient un intérêt pour le journalisme et la politique, à examiner les articles soumis. Nous avons aussi entamé des discussions en ligne sur projet-j et j-source, sur notre site web, et sur Facebook et Twitter. Le temps est venu maintenant de se rencontrer. Nous avons besoin de rassembler les gens dans une même pièce pour discuter et, bien sûr, débattre lorsque nous sommes en désaccord. Nous espérons réunir un groupe de personnes qui croient en l’utilisation de politiques publiques pour soutenir un journalisme qui soutient la citoyenneté active. Mais même si nous sommes d’accord sur ce point, plusieurs autres questions doivent être débattues. Qu’est-ce que le journalisme qui soutient la citoyenneté? Quelles politiques peuvent aider à assurer sa viabilité? Quels sont les allègements fiscaux? Les subventions? Les règlements?

La conférence aura lieu à Montréal du 19 au 21 avril. Nous savons que plusieurs ne pourront et ne voudront pas passer deux jours à réfléchir à ces questions. Nous avons tenté d’organiser le programme afin de permettre à chaque personne de s’engager à sa manière. Les participants auront droit à une journée de présentations et de discussions, et une journée d’ateliers ciblés qui visent à élaborer des idées politiques concrètes. Il y aura également deux événements qui seront ouverts au grand public, les jeudi et vendredi soirs. Enfin, nous allons diffuser en direct la conférence sur le web, pour ceux d’entre vous qui ne peuvent pas vous joindre à nous en personne.

 La suite

Quel est le but de cette conférence? Le premier résultat concret sera un compte-rendu des recommandations politiques formulées par les participants lors du deuxième jour de la conférence. Nous voulons aussi écrire un livre. La suite est entre vos mains. Si vous voulez profiter de ce moment de crise pour rendre le journalisme au Canada plus fort, vous pouvez utiliser ces recommandations et ces discussions pour faire en sorte qu’elles soient plus que de simples mots sur une page.

 

Christine Crowther a travaillé comme journaliste à la radio et à la télévision pendant 15 ans. Elle étudie au doctorat en communication à l’Université McGill et est chargée de cours au département de journalisme de l’Université Concordia.

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